Doit-on purifier l'eau domestique ?
Par : André Fauteux,
Magazine La
Maison du 21e siècle
Solvant
universel essentiel au corps humain dont elle compose les deux tiers,
l'eau est un sujet des plus controversés.
Si votre eau potable est fournie par une municipalité
ou par un fournisseur privé, il est peu probable qu'elle
doive être purifiée davantage, affirment Santé
Canada et la Société canadienne d'hypothèques
et de logement (SCHL). « On présume qu'elle est
conforme à tous les règlements sanitaires et esthétiques
et qu'elle est régulièrement soumise à des
analyses destinées à prévenir la contamination
microbienne », dit la SCHL. Par contre, si votre eau
provient d'une source privée comme un puits, un lac ou une
rivière, « elle n'est peut-être pas exempte
de contamination microbienne, chimique ou autre », ajoute
l'agence fédérale de l'habitation. Cette eau devra
donc être analysée au moins une fois l'an afin de déterminer
si un traitement est requis et, si c'est le cas, quel contaminant
ou minéral est en cause.
Mais en fait, même l'eau qui satisfait toutes
les normes légales peut être impropre à la consommation,
affirme le Dr Samuel S. Epstein, professeur de médecine à
l'Université de Chicago et champion de la prévention
du cancer. Selon lui, la sécurité de l'eau publique
et privée a été sérieusement compromise
« par les manquements du gouvernement dans l'application
de la réglementation et la protection de la ressource contre
la pollution industrielle. » En 1995, le Dr Epstein citait
l'agence fédérale américaine de la santé,
Center for Disease Control, qui estimait alors qu'annuellement,
environ 940 000 Américains tombaient malades et 900
mourraient après avoir bu de l'eau contaminée.
Le Canada n'est pas en reste. Il y a d'abord les cas
extrêmes de contamination microbienne, telle la plus récente,
dans la réserve autochtone ontarienne de Kashechewan. Fin
octobre 2005, environ 1 000 individus malades, sur les 1 900
habitant la réserve, ont dû être évacués
d'urgence par le gouvernement provincial. À cause d'un problème
mécanique dans le procédé de chloration, la
bactérie E. Coli a contaminé leur eau.
En 2002, cette bactérie avait tué sept
personnes et rendu 2 500 autres malades à Walkerton,
toujours en Ontario. Un orage avait alors déversé
des excréments d'animaux dans le puits municipal. Deux employés
ont été condamné pour négligence criminelle :
ils avaient tardé à recommander l'ébullition
de l'eau alors qu'ils savaient qu'elle était contaminée.
Selon l'Institut Armand-Frappier, un tiers des gastro-entérites,
dont certaines mortelles, sont causées par des bactéries
présentes dans l'eau potable insuffisamment chlorée.
Au Québec, aucune formation ni expérience n'est encore
exigée pour devenir opérateur d'installation de traitement
d'eau potable, rappelait le 1er décembre dernier l'organisme
sans but lucratif Réseau environnement. Le gouvernement Charest
tarde à appliquer le Règlement sur la qualité
de l'eau potable (RQEP) adopté en 2002, après la crise
de Walkerton.
Pollution chimique
La pollution chimique est plus sournoise que la pollution
microbienne. Elle tue lentement et il est difficile de la lier à
des problèmes de santé. On la découvre souvent
par hasard. C'est ce qui s'est produit au début des années
1990 à Sainte-Agathe-des-Monts, dans les Laurentides. Une
enquête de santé publique a révélé
qu'une forte proportion de la population avait une plombémie
sanguine anormalement élevée. Des citoyens avaient
bu du plomb neurotoxique, certains pendant des décennies.
Puisée dans un lac, l'eau de la région était
trop « douce » : très acide (pH
sous 6) et peu minéralisée (moins de 30 mg/L de carbonate
de calcium ou CaCO3). Agressive, cette eau lessivait les entrées
d'eau en plomb. Celles-ci furent toutes remplacées, ce qui
a diminué la plombémie des gens à un niveau
acceptable. Le plomb a comme effet de diminuer le quotient intellectuel,
de rendre agressif, etc. L'eau fluorée est aussi liée
à une plombémie élevée, ainsi qu'au
cancer infantile des os.
Il n'existe aucune dose sécuritaire de certains
polluants, tels l'arsenic et le mercure. Or, les Recommandations
canadiennes pour la qualité de l'eau potable tolèrent
leur présence en quantités minimes. Les équipements
municipaux actuels ne peuvent les éliminer totalement.
Par exemple, Santé Canada tolère 0,005
milligramme d'arsenic ou de trichloréthylène (TCE)
par litre d'eau. Mais certaines normes sont resserrées quand
la toxicité se précise.
Ainsi, en avril 2004, un comité fédéral a recommandé
de réduire de moitié la concentration maximale acceptable
pour l'arsenic, à 0,025 mg/l. Il a aussi proposé de
tolérer, par exemple, 0,002 mg/l pour le chlorure de vinyle,
0,02 mg/l (dix fois plus) pour le diazinon (un pesticide) et 0,2
mg/l (cent fois plus) pour le cyanure.
Par ailleurs, des antibiotiques, des anovulants et d'autres
médicaments contaminent les eaux usées municipales
puis l'eau potable. On ignore si ces doses minimes contribuent notamment
à la grave baisse de fécondité constatée
chez les humains.
Les Canadiens achètent pour plus de 100 millions
de dollars d'eau embouteillée par année. Plusieurs
veulent éviter le goût de l'eau chlorée. D'autres
ont perdu confiance en la qualité de l'eau municipale - souvent
à tort : celle de Montréal est considérée
comme excellente pour une grande ville.
C'est plutôt l'eau des puits qui est la plus vulnérable.
À Shawville, en Outaouais, dix puits ont été
contaminés par un agriculteur. Il avait répandu illégalement
sur sa terre des boues toxiques provenant de l'usine Papiers Fraser,
de Thurso. À Roxton Pond, en Montérégie, l'usine
d'outils Stanley a contaminé à jamais les puits en
y déversant du TCE classé « probablement
cancérogène ». Ce dégraisseur et
nettoyant à sec a aussi contaminé le puits du village
de Shannon, près de Québec. En Estrie, 4 % des
puits artésiens testés en 1983 dépassaient
la norme pour l'arsenic cancérogène naturellement
présent dans le sol. Aujourd'hui, cette norme est cinq fois
plus sévère.
Un polluant inquiète particulièrement :
la classe des trihalométhanes (THM). Incluant le chloroforme,
ces substances cancérogènes se forment quand le chlore
se combine à la matière organique.
Les THM causent une trentaine de cancers du colon-rectum
et de la vessie chaque jour aux États-Unis, selon le Dr Epstein.
Ils font plus de victimes que les incendies ou les armes à
feu ! Les THM sont aussi associés à des fausses
couches et à des problèmes de développement
du ftus.
Peu de gens savent qu'ils boivent constamment des THM
et en respirent même à pleins poumons dans la douche.
Selon l'Institut national de santé publique du Québec,
la norme canadienne des THM est souvent dépassée dans
l'eau de villes où la contamination microbienne est plus
élevée (Sorel, Saint-Hyacinthe, Drummondville, Québec,
Nicolet, Trois-Rivières, etc.) Un problème qui s'aggravera
avec les changements climatiques.
Le toxicologue Robert Tardif, de l'Université
de Montréal, a étudié l'absorption de contaminants
tels les THM et le TCE par la peau et les poumons. Ses recherches
ont encouragé Santé Canada à resserrer les
normes d'exposition.
L'eau embouteillée
Bien qu'associée à un niveau de vie plus
élevé et plus sain, l'eau embouteillée n'est
pas la solution. D'abord, parce qu'une quantité phénoménale
de pétrole est consommée pour fabriquer et transporter
annuellement dans le monde 1,5 million de tonnes de ces bouteilles.
Ensuite, parce qu'au Québec 94 % d'entre elles sont
jetées plutôt que recyclées. Elles polluent
donc davantage le sol, l'air
et l'eau !
De plus, leur fabrication est cent fois plus polluante
que celle des bouteilles de verre, excluant l'électricité
consommée par l'embouteillage et la réfrigération.
Surtout, les quantités faramineuses d'eau souterraine pompée
menacent l'environnement à plusieurs autres égards.
Une seule installation pompe jusqu'à 500 gallons par minute
à l'année !
Enfin, la qualité de l'eau en bouteille n'est
pas toujours irréprochable. Bien souvent, il s'agit d'eau
du robinet filtrée par un système d'osmose inverse
qui reviendrait moins cher à installer à domicile.
L'eau en bouteille coûte plus cher que le litre d'essence,
mais personne ne s'en plaint !
Comme elle est considérée comme un aliment,
l'eau en bouteille n'est pas soumise aux règles sur la qualité
de l'eau potable. Elle est parfois teintée de bactéries,
de nitrates, d'arsenic ou de plomb, notamment.
De plus, les contenants de plastique peuvent contaminer
l'eau avec de faibles quantités de perturbateurs hormonaux.
Le vinyle (PVC) et le téréphtalate de polyéthylène
(PET) peuvent libérer des phtalates, tandis que les cruches
de polycarbonate libèrent du bisphénol. Ces polluants
causent des problèmes de reproduction et sont soupçonnés
cancérogènes.
La tuyauterie en polyéthylène haute densité
présente moins de risque que celle de PVC au chapitre de
la migration de plastifiants dans l'eau. Quant au cuivre, une eau
trop douce peut le lessiver, tout comme les soudures au plomb parfois
encore utilisées illégalement car elles sont moins chères.
« Les gens qui veulent optimiser leur santé
devraient minimiser leur charge corporelle de polluants chimiques
et biologiques », conseille le Dr William J. Rea. Celui-ci
traite les personnes hypersensibles aux produits chimiques à
son Environmental Health Center, à Dallas, au Texas. Certaines
sources sont non contaminées, dit-il, mais les eaux de surface
sont plus à risque que celles des puits artésiens
de plus de 300 pieds de profondeur. Celui-ci recommande la filtration
par charbon activé combiné à l'osmose inverse
ou au filtre de céramique.
Sources :
Le guide de l'habitat sain, Drs Suzanne et Pierre Déoux :
www.medieco.info
Message in a bottle, E magazine, sept.-oct. 2003 : www.emagazine.com/view/?1125
Optimum environments for Optimum Health,
Dr William J. Rea, American Environmental Health Foundation, 2002 :
www.aehf.com
The Safe Shopper's Bible , David Steinman et Dr Samuel S. Epstein,
Macmillan USA, 1995 : www.preventcancer.com
Plastifiants dans l'eau : www.ourstolenfuture.org
André Fauteux,
Magazine La Maison du 21e siècle
www.21esiecle.qc.ca
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